Je m'étais blottie contre lui à Paris, en un lieu pourtant solennel, au ministère des Affaires étrangères. Sous le ciel d'un bleu austral, sous cette lumière à la fois vive et cordiale, il danse. Je suis fascinée. Figée comme un colibri ébloui par un alpinia fredonnant. Je le reverrai plusieurs fois. Et chaque fois, je cèderai au magnétisme.
Mais dès la première fois, ce pays inconnu m'est familier. Par la grâce de ses incomparables auteurs, de littérature, d'arts, de musique, de toutes expressions qui font la langue commune des hommes, sous toutes les latitudes où l'on refuse l'oppression, l'exclusion, la violence, l'aliénation, l'arbitraire. Et voilà la Terre, toute étonnée de se voir et se savoir assez ronde pour se mirer dans ce rêve grandiose d'une fraternité en actes, rêve si prompt à se dérober.
Voilà pourquoi Madiba est à nous tous. Voilà pourquoi quatre générations se sont emparées de ce sourire d'aurore, de cette voix pulmonneuse, de cette démarche qui s'assure à chaque pas que le sol ne se détourne pas. Voilà pourquoi nous n'avons pas le droit, même si nos esprits sont en lambeaux et nos âmes éperdues, même si l'horizon joue à s'esquiver, même si le monde est désorienté, nous n'avons pas le droit d'en faire une icône. De le désincarner. De le poncer, le lisser.
Tant d'élégance dans la fermeté, tant de douceur dans l'exigence, tant de constance et de clairvoyance, tant d'intelligence des moments et des lieux, déjà au temps des querelles fratricides, tant d'aptitudes à saisir en totalité cette humanité asynchrone, appellent au moins notre fidélité et la précision de nos mémoires: Madiba est un rebelle, généreux et résolu, courtois et buté, cultivant l'ambition d'entendre à la fois la voix intérieure qui dit le chemin de l'intégrité et le chant du monde sous le vacarme des égoïsmes, des insatiables voracités, des fureurs mégalomaniaques, des embardées de bons sentiments.
Je pleure, je ris, je frémis, je scande en écoutant Amandla! Miles Davis cherche, poursuit, aspire de sa trompette le saxophone de Kenny Garrett, Marcus Miller flatte vigoureusement sa basse, Joe Sample extorque à son piano des notes sans vacillation, et Bashiri Johnson percute, percute.
J'ai envie de me réconforter moi-même, de me consoler. Et je me dis, quoiqu'il arrive, le monde qui a donné naissance à Rolihlahla "celui qui vient poser des problèmes" et n'a pu l'empêcher de devenir Madiba, malgré, malgré tant et tout, ce monde ne sombrera plus jamais dans l'ignoble et l'horreur. Mais je sais qu'en ce moment même, je me mens. Alors, désemparée, avec Pablo Neruda je cède:
Zuma a déclaré avoir pris une douche pour se protéger du sida, le caricaturiste Zapiro le représente toujours avec un pommeau de douche
Mbeki a été démis par
son rival Jacob Zuma dans un coup de force interne à l’ANC en 2008, mais celui-ci soulève plein d’autres questions aux yeux de nombreux Sud-Africains :
- éthiques après son implication restée sans suite dans une affaire de corruption liée à des achats d’armes ;
- éthiques encore après son procès et sa relaxe pour viol d’une jeune fille séropositive ;
- ou encore sur sa polygamie assumée, et ses dépenses fastueuses dans son « kraal » natal, le village du Zoulouland où il a son fief.
Nelson Mandela a eu le mérite, mais peut-être aussi le tort regrettent certains Sud-Africains, de ne plus se mêler des affaires de l’ANC ou de l’Etat après avoir passé le relais à Thabo Mbeki en 1999. Mbeki et Zuma ont préservé l’héritage de Mandela, des institutions démocratiques et l’absence de vengeance vis-à-vis des Blancs.
Mais ils n’ont pas relevé les autres défis post-apartheid auxquels Mandela n’avait pas pu s’attaquer, et en premier lieu celui de la crise sociale qui a récemment explosé dans la
tuerie de la mine de Marikana en août 2012.
L’histoire retiendra l’image de ce couple qui marche fièrement, le poing levé, à la sortie de prison de Nelson Mandela, cette belle journée du 11 février 1990. Nelson et Winnie.
Ça ne durera pas, et le président devra se séparer de son épouse deux ans plus tard, alors que Winnie est impliquée dans un scandale à propos de la mort d’un jeune militant anti-apartheid maltraité par les partisans de la « Première dame » avant l’heure.
La belle Winnie a été la deuxième femme de Nelson, et un sacré caractère. Je l’ai vue tenir tête à des policiers surarmés en juin 1976 à Soweto, alors que des dizaines de jeunes écoliers venaient d’être fauchés par les balles des forces de répression. Face à un officier afrikaner, cette femme, qui venait de créer le « Black Parents Committee » pendant la nuit, se dressait et lui disait fièrement :
« Vous savez qui je suis ? Je suis la femme de Nelson Mandela. »
A l’époque, Nelson Mandela croupissait en prison, et le pouvoir blanc était à son apogée. Winnie était une combattante, et si le nom de Mandela a pris la force d’un tel symbole pendant qu’il était en prison, il lui doit beaucoup.
Mais elle était aussi incontrôlable, farouchement indépendante et incapable de se plier à la discipline d’un parti. Aujourd’hui encore, elle reste un électron libre et radicalisé au sein de l’ANC, populaire parce que rebelle. Populaire aussi parce qu’elle a été « la femme de Nelson Mandela », la mère de ses deux filles, Zinzi et Zenani.
9
Graça, femme de deux président
Le jour de ses 80 ans, Nelson Mandela se remarie pour la troisième fois. Graça, la femme qui l’accompagnera dans ses années de vieillesse jusqu’à la mort, devient ainsi un cas exceptionnel dans l’histoire : elle aura été l’épouse de deux chefs d’Etat.
Graça a en effet été la femme de
Samora Machel, le leader du Front de libération du Mozambique (Frelimo) puis président du Mozambique, l’ancienne colonie portugaise voisine de l’Afrique du Sud. Samora Machel est mort en 1986 dans un accident d’avion sur le sol sud-africain, un crash encore entouré de zones d’ombre jamais élucidées.
Le Frelimo et l’ANC étaient compagnons d’armes, deux mouvements de libération engagés dans la lutte armée contre des pouvoirs blancs. Par la suite, le Mozambique a payé au prix fort son soutien à la lutte de l’ANC contre Pretoria, une déstabilisation meurtrière, le soutien sud-africain à une guérilla impitoyable.
Graça, veuve de Samora Machel, s’est rapprochée de Nelson Mandela pendant les années de solitude qui ont suivi le départ de Winnie.
Mais leur mariage ne fut pas simple. Il fallut négocier avec le clan Machel au Mozambique, et c’est le chef traditionnel du clan Mandela au Transkei qui se chargea de la « transaction ». On a beau être entre anciens combattants de la liberté, il est des traditions qui perdurent.
Le nom de Hugh Masekela est irrémédiablement associé à celui de Nelson Mandela. Ce grand musicien sud-africain appartient à cette génération d’artistes noirs qui a émergé dans les années 50, décennie de bouillonnement culturel et politique.
Miriam Makeba, Todd Matshikiza, Dollar Brand (devenu Abdullah Ibrahim), font partie de ce groupe qui faisait swinguer Soweto, tandis que Mandela et la « Youth League » accéléraient de leur coté le tempo politique et radicalisaient l’ANC.
Plus tard, en exil tandis que Mandela croupissait encore à Robben Island mais que sa libération était demandée par le monde entier, Hugh Masekela composa une chanson mobilisatrice, à un moment où les chances de revoir un jour le leader de l’ANC libre étaient encore faibles.
Intitulée « Bring back Nelson Mandela » (« Ramenez-nous Nelson Mandela »), la chanson joyeuse et entraînante de Hugh Masekela, trompettiste à la Miles Davis, fit danser toute l’Afrique.
Avec un refrain clair et net :
« Bring back Nelson Mandela, bring him back home to Soweto ;
I want to see him walking down the streets of South Africa ;
I want to see him hand in hand with Winnie Mandela. »
(« Ramenez-nous Nelson Mandela, ramenez-le chez lui à Soweto ;
Je veux le voir marcher le long des rues d’Afrique du Sud ;
Je veux le voir la main dans la main avec Winnie Mandela. »)
Le texte de Mme Ségolène Royal
in : "Cette belle idée du courage"
Nelson Mandela
« Etre libre, ce n'est pas seulement se débarrasser de ses chaînes ; c'est vivre d'une façon qui
respecte et renforce la liberté des autres. »
Le 27 août 2012, à Johannesburg, à l’occasion d’un congrès sur les injustices dans la
mondialisation, j’ai rencontré longuement Graça Machel, qui a reçu le prix des Nations Unies
pour son travail humanitaire concernant l’impact des guerres sur les enfants. Une femme
de convictions et une militante aguerrie qui m’a parlé avec flamme de Nelson Mandela,
son mari, qui s’est retiré, fatigué, dans son village natal de Kunu. Nous parlons crises
internationales, place de l’Afrique dans le monde, fléau du Sida en Afrique du Sud.
Avant de la rencontrer, la visite de la prison de Robben Island s’imposait, ainsi que celle de la
maison natale de Nelson Mandela. J’en ai pris des photos qui dégagent des années après, une
force mêlée d’intense émotion.
Robben Island : Mandela est resté si longtemps prisonnier dans des conditions d’une
extrême dureté. Repensons au courage qu’il lui a fallu pour repousser l’infâme marché que le
gouvernement de l’apartheid lui avait proposé en 1976 : reddition contre libération.
Essayons de nous représenter la cruauté de ce piège qui lui fut tendu. Aurait-on eu ce courage
inimaginable ? Pensons-y pour y puiser des raisons d’avancer lorsque les épreuves nous
agressent. Ne serait-ce qu’en les comparant avec celles qu’il a vécues, on relativise la dureté
de ce que nous avons à affronter au quotidien.
C’est ainsi que je m’adresse à vous, Nelson Mandela, passeur de courage :
En 1976, vous venez, Nelson Mandela, de passer quatorze ans en prison et vous ne savez pas
que vous allez y passer quinze ans de plus.
Quatorze ans, c’est à peu près l’âge de votre dernière fille, qui est née lorsque les menottes
froides mordaient déjà vos poignets.
Sur ces quatorze années, vous venez d’en passer douze dans un bagne atroce.
Chaque jour, depuis douze ans, vous accomplissez une série de travaux forcés, abrutissants et
humiliants.
Une carrière de chaux est le lieu de ce calvaire, où vous brûlez vos yeux et perdez votre
vigueur.
Ou bien alors vous cassez des cailloux, comme ça, sans but, pour expier les fautes dont les
autres vous accusent.
Vous êtes retenu dans un lieu de détention sinistre, une larme de terre échappée à l’Afrique,
perdue, entre le continent et le pôle lointain.
Vous n’avez pas pu enterrer votre fils quand il est mort.
Vous ne voyez pas votre femme.
Vous recevez, comme seul contact d’avec la vie continuée, une seule lettre, tous les six mois,
quand vos geôliers se montrent cléments.
C’est l’eau salée de l’Atlantique, dont vous devez vous servir, pour laver votre grand corps
brisé.
Votre cellule est si petite que deux pas en avalent la superficie dérisoire. Votre cellule est
triste.
Vous n’avez pas de lit. Vous dormez par terre.
Vous ne demandez aucun traitement de faveur, et jeûnez, par révolte, quand les grèves de la
faim éclatent.
Parmi cette cohorte de damnés, vous êtes de la pire extraction : catégorie des Noirs, espèce
des condamnés politiques.
Vous avez eu une vie riche, intense : jeunesse heureuse, carrière fulgurante, l’honneur éclatant
de s’être révolté.
A présent l’existence est d’une monotonie grisâtre…
A cinquante-huit ans, il vous reste peut-être quinze ans à vivre. Quinze ans où vous pourriez
voir grandir vos enfants, et vous reposer un peu de vos efforts.
Quinze ans au soleil du Transval, à aimer ceux qui vous sont chers.
Quinze ans, c’est prodigieux et c’est énorme, quand on est dans votre cellule inlassablement
sillonnée, depuis douze ans.
La prison, pour quinze ans encore.
En ce jour de 1976, pourtant, un Ministre du gouvernement de l’Afrique du Sud, un de ces
Afrikaners qui ont mis en place l’apartheid, ce système de ségrégation contre lequel vous
tendez chacun de vos efforts depuis bientôt trente ans, un Ministre, donc, vient vous voir et
vous dit : Nelson Mandela vous êtes libre.
Alors, vous revoyez tout : les mines de chaux, la couche infâme où vos os se brisent. Vous
revoyez tout : Winnie, votre femme, et ces enfants, vos enfants, dont vous êtes réduit à
imaginer, inventer le visage.
Libre, vraiment ?
En réalité, c’est un marché de dupes : c’est votre silence, que l’on vient acheter. C’est votre
combat, qu’on veut étouffer.
C’est votre courage, que l’on veut monnayer.
Mais quinze ans à vivre, n’est-ce pas suffisant, pour vous renier ?
Contre un seul moment de faiblesse, dix mille autres de bonheur ?
Et pourtant, vous, Nelson Mandela, vous dîtes non.
Vous dites non au Ministre, en 1976, après quinze ans de prison, comme vous direz non,
encore, dix ans plus tard, quand votre fille lira au monde entier vos discours de refus.
Comment Mandela a-t-il trouvé la force de dire non ?
Il aurait pu accepter, sans pour autant être parjure, mais simplement homme, père, mari,
faillible.
Mais Mandela dit non.
Mandela ne cède pas.
Mandela choisit, une fois encore, d’accepter la nécessité de fer que l’histoire lui impose et ce
choix est en fait un acte de liberté.
Ce n’est plus le geôlier qui dicte ses conditions, c’est le prisonnier s’arroge la liberté de les
repousser.
La victoire, morale et politique, c’est Mandela qui la remporte.
Il sait que le prix en est lourd, effrayant même, mais qu’il préserve ainsi l’avenir d’un combat
auquel il a tout sacrifié.
C’est à ces minutes, en 1976, face au ministre venu lui faire signer le pacte du diable, dans sa
minuscule cellule de Robben Island où douze années de souffrance se sont déjà évaporées au
soleil de l’Atlantique, c’est à ces minutes terribles que j’ai songé, lorsque j’ai
visité la prison de celui qui deviendra le plus ancien prisonnier du monde et un leader capable
de se hausser au dessus de ce qu’il avait subi.
Car pour ces presque trente ans de cachots, de solitude, et de mines de chaux, de claustration
et de malheurs, Mandela a décidé de bannir l’esprit de vengeance.
Quand, le moment enfin venu d’en finir avec l’apartheid, il faut rebâtir le pays sur d’autres
bases, empêcher que la peur des uns et la colère accumulée des autres ne le dévastent,
Mandela fait preuve d’un courage pas moins grand que celui de ses années de détention, qui a
forcé l’admiration du monde.
Il sait que l’Afrique du sud va devoir panser ses plaies et regarder devant elle.
Il sait que le ressentiment, si légitime soit-il, n’est pas un guide pour l’action et encore moins
un chemin vers l’avenir.
Vérité, justice et réconciliation : Mandela libéré en sera le garant.
Il ose la nation arc-en-ciel. Il endosse le maillot jaune et vert des joueurs des springboks.
Il ose l’espoir d’un pays fraternel.
Il y engage tout son prestige moral et tout son poids politique.
Tout son pouvoir de conviction.
Mandela sait combien la barbarie ensauvage ses auteurs.
Parfois aussi ses victimes.
Son pari, qui est un grand acte de courage, c’est que la fraternité réussisse à humaniser
nombre de ceux qui incarnèrent sa négation.
Son pari, c’est que puissent désormais vivre ensemble toutes les composantes d’une nation à
peine rescapée de l’apartheid.
Déjà, durant ses longues années de prison, sa dignité impressionnait ses gardiens au point que
certains en sont venus à éprouver respect et sympathie pour lui.
Mandela sait le poids des souffrances endurées mais il sait aussi que la fraternité est le seul
ciment qui vaille.
Lui qui n’a jamais dissocié son sort personnel de celui de son peuple aime à citer ce proverbe
zoulou : « un individu est individu à cause des autres individus ».
Mais le courage de Nelson Mandela, c’est aussi de mettre les Sud -Africains en garde
contre l’illusion que le but est atteint alors que la fin de l’apartheid doit être un nouveau
commencement.
Il le dit dans son autobiographie : « La vérité c’est que nous ne sommes pas encore libres ;
nous avons seulement atteint la liberté d’être libre, le droit de ne pas être opprimés (…).Car
être libres, ce n’est pas seulement se débarrasser de ses chaînes ; c’est vivre d’une façon qui
respecte et renforce la liberté des autres ».
Courage de la résistance, puis courage de la fraternité, mais aussi courage de la lucidité, tels
sont, pour moi, les trois courages majeurs de Mandela.
D’abord, le courage de tout sacrifier, trente années de sa vie, pour une cause qu’il a su
incarner de manière exemplaire.
Ensuite, le courage de l’humanisme, cette sagesse surplombant les déchirures des hommes
entre eux, pour retrouver ensuite la perspective depuis laquelle ils sont tous frères.
Enfin, le courage de regarder en face les nouveaux défis que l’Afrique du Sud va devoir
relever pour consolider sa liberté si durement conquise et sa démocratie toute neuve.
L’apartheid racial a été mis hors-la-loi.
Mais le risque d’apartheid social, fléau mondial galopant, peut saper les bases de la nation
arc- en-ciel.
Nelson Mandela a incarné la lutte de son peuple.
Il a piloté une transition infiniment périlleuse.
Il a énoncé les valeurs dont la nouvelle Afrique du Sud a besoin.
Il a jeté les bases d’autres possibles.
Il a eu le courage de lutter, de résister, emprisonnés pendant vingt-sept ans pour sa lutte contre
l’apartheid, il est libéré en 1990, reçoit le prix Nobel de la paix en 1993 et devient en 1994
Président de l’Afrique du Sud jusqu’en 1999.
C’est, pour le monde entier, un exemple exceptionnel, un géant de l’Histoire, qui écrivait en
1981 depuis la prison : « C’est une vertu précieuse que de rendre les autres heureux et de leur
faire oublier leurs soucis. » Et ce conseil à retenir : « Prenez sur vous, où que vous viviez, de
donner de la joie et de l’espoir autour de vous. »